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Les vins de la vallée des rois

Les vins de la vallée des rois
Ceux de Blois, Chambord, Amboise ou Azay-le-Rideau, bâtis ou réaménagés par quelques génies de la Renaissance, ont accueilli au XVI ème siècle les rois de France. Le faste de la vie de cour, le raffinement des arts et des plaisirs de la table ont alors rejailli sur les vins d’Orléans, de Blois, de Touraine ou d’Anjou.    

 

 

Le « bon plaisir » de François I er

Conquérant, bâtisseur, mécène, François I er est aussi un bon vivant. Ce roi de près de 2 mètres de haut, amateur de fête, de bonne chair et de bons vins, est probablement celui qui a inspiré à Rabelais son Gargantua. Dans son sillage c’est toute la cour, c'est à dire plusieurs milliers de courtisans, qui participent à ces banquets dont l’ampleur a souvent frappé l’imagination des contemporains. Nécessairement le vin coule à flot (un homme adulte boit alors près de 2 litres de vin par jour, coupé d’eau), et d’abord celui des environs. En s’installant une partie de l’année dans la Loire, le roi et ses successeurs font une publicité exceptionnelle et inédite aux crus de la région. François I er a semble-t-il ses préférences : il fait planter à Chambord 80 000 plants du cépage blanc romorantin importé de Bourgogne. A la cour, on boit d’abord des vins blancs secs et des vins liquoreux, mais les rouges, probablement de couleur pâle, sont depuis peu à la mode, et particulièrement ceux d’Orléans. 

Les vins d’Orléans

Il ne reste quasiment plus rien du vignoble orléanais, juste une AOC d’à peine 150 ha, mais, au XVI ème siècle, les vins d’Orléans sont, avec ceux de Beaune (Bourgogne), les plus prisés du royaume. Pour Estienne et Liébault ils « tiennent le premier lieu & rang en bonté & perfection[1] », même chose pour Le Paulmier pour qui « le vin d’Orléans emporte le prix par dessus tout le vin français[2] ». L’agronome Olivier de Serres en convenait également et ce sont des cépages orléanais que Rabelais fit planter dans le vignoble entourant le temple de la Dive Bouteille. Orléans profite certainement de la proximité du marché parisien mais sa renommée semble être liée aux « bons usages » en matière de viticulture, comme la pratique, déjà décrite depuis plusieurs siècles, de ne pas fumer les vignes, et de l’utilisation de bons cépages dont l’auvergnat, variante du pinot noir. Ces vins rouges « de bon goust, vineux, profitables à l’estomach & boyaux[3] » ne sont pas les seuls à être appréciés. Rabelais évoque plusieurs fois un « bon vin breton » qui est le nom ligérien du cabernet franc, qui pousse « en ce bon pays Verron[4] », c’est à dire à Chinon, et probablement aussi à Bourgueil. Les vins d’Amboise et de Cheverny où sont situés deux châteaux royaux sont également à l’honneur. En Anjou, la mode reste aux vins blancs et surtout à ceux issus du cépage chenin blanc. Exportés par voie d’eau depuis Nantes vers l’Angleterre, l’Espagne, la Flandre ou la Bretagne, par voie terrestre vers Paris, bus par les rois et offerts aux ambassadeurs, princes et alliés de la Monarchie à travers toute la Chrétienté, les vins de la Loire sont alors au fait de leur gloire. 

 

La « trahison » d’Henri IV

Henri IV monte sur le trône en 1572. Il partage avec François I er la réputation d’un roi bon vivant. Gros mangeur, mâchouillant en permanence des gousses d’ail, il étanche sa soif avec des vins de sa Navarre natale (Jurançon et Madiran), d’autres de Champagne (d’Ay surtout), du Rhône (Hermitage), de Bourgogne (Givry) ou de Paris. Dans la Loire, il possède bien un clos de vignes à Prépatour, à côté de Vendôme (AOC Jasnières), que Ronsard évoque dans un poème, planté du cépage « surin » (sauvignon gris) mais les vins de Loire ont perdu du terrain à la table du roi. Henri IV, à la différence de ses prédécesseurs, de François I er à Henri III, ne se rend plus que rarement dans les châteaux de la Loire et passe l’essentiel de son temps dans le palais du Louvre à Paris. En pleine guerre de religion, il a besoin du soutien des bourgeois de Paris pour asseoir son autorité et trouve le moyen de les flatter en servant à sa table les vins de la capitale provenant de vignes « bourgeoises ». Il charge son médecin, Nicolas de La Framboisière, de lancer une campagne de dénigrement à l’encontre des vins d’Orléans, grands concurrents des vins de Paris, qui emplissent « la tête de vapeurs âcres ». Un autre médecin du roi enfonce le clou en 1606 en déclarant ces vins peu salubres et indignes d’être offerts aux rois. Cette longue campagne produira ses effets, d’autant que dans le même temps, à Orléans, on commence à planter massivement du « gros noir », un cépage médiocre à gros rendements. Un siècle plus tard la ville deviendra la capitale nationale du vinaigre !

La déchéance d’Orléans touche également la région de Blois, mais moins la Touraine qui résiste mieux car davantage tournée vers le commerce maritime. Plus en aval, les vins d’Anjou échappent au marasme et connaîtront même au XVII ème un nouvel âge d’or grâce aux négociants hollandais qui trouvent dans la région du Layon d’excellents vins blancs doux. Mais, à la cour de France, les vins de Loire ont perdu leur statut privilégié, encore plus quand les Bourbons se fixent à Versailles, désertant définitivement les résidences royales de la Loire. A la table de Louis XIV les vins d’Orléans, de Touraine ou de Blois cèdent la place aux Tokay de Hongrie, aux rieslings du Rhin, aux champagnes (tranquilles) et aux bourgognes (Côte de Nuits).

 

Paru dans "Vins et Vignobles", Sept-Oct 2009



[1] L’Agriculture et Maison Rustique, 1564

[2] Le Traité du Vin et du Cidre, 1588

[3] L’Agriculture et Maison Rustique, 1564

[4] Gargantua, 1534

 

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