Bordeaux « primeurs » : qu’est-ce que c’est, et faut-il en acheter ?

Bordeaux « primeurs » : qu’est-ce que c’est, et faut-il en acheter ?

Mes collègues journalistes, ainsi que des marchands de vins du monde entier, viennent de passer une semaine à Bordeaux pour déguster des centaines d’échantillons de vins, issus du dernier millésime 2011. Je ne fais plus cela depuis 2006 (et le millésime 2005), car je préfère juger un vin quand il est fini et en bouteille, mais là n’est pas mon sujet aujourd’hui.Cette semaine, qui a lieu chaque année fin mars/début avril, est devenue la plus importante opération médiatique de l’année pour les vins de Bordeaux, mais son objectif principal reste la vente, en primeur, d’une partie des vins du dernier millésime. La presse spécialisée, comme les marchands, sont les courroies de transmission pour communiquer des informations et des opinions sur l’intérêt de ces vins, individuellement et collectivement. Les marchands doivent décider s’ils veulent en commander, et la presse doit dire s’il faut en acheter et lesquels sont les plus intéressants.

Je note, au passage, que le célèbre critique américain dont le nom est identique à celui d’un grand joueur de saxophone décédé en 1955 à New York, avait déjà fait son opinion sur le millésime avant de l’avoir dégusté !!!! Monsieur Parker a déclaré que le millésime 2011 serait sans doute sans intérêt ! J’estime que cela n’est ni très professionnel ni très responsable car il y aura forcément de bons vins en 2011, même si personne, y compris les bordelais, ne le proclame « millésime du siècle ».

Je rappelle le mécanisme de ce système de vente « en primeur ». Les vins de Bordeaux (et d’ailleurs bien sûr, mais ce sujet concerne Bordeaux) qui sont destinés à une longue garde sont élevés en barrique pendant une période qui peut varier entre 12 et 24 mois, la moyenne de situant entre 15 et 18 mois. Le but de cet élevage long est double : assouplir des tannins qui sont austères dans leur jeunesse et incorporer un peu d’oxygène qui aidera à « vacciner » le vin pour une garde en bouteille bien plus longue. Il y a d’autres bénéfices d’un long séjour en barrique, comme une clarification naturelle par gravité, mais n’entrons pas dans les détails aujourd’hui. Dès le XVIII ème siècle, quand un millésime avait une bonne réputation, les marchands de vin, à Londres et ailleurs, réservaient un certain nombre de barriques du vin choisi chez le producteur, par l’intermédiaire d’un négociant spécialisé qui allait par la suite l’expédier, une fois l’élevage terminé.  Cette activité commerciale était, au début, réservée aux professionnels. Elle a, pour le producteur, l’avantage considérable d’alimenter la trésorerie du domaine pendant la phase longue d’élevage. Cette forme de vente par anticipation « finance » ce travail d’élevage en quelque sorte.

Avec l’arrivée de la bouteille industrielle, de la mise en bouteille au château, puis des moyens de communication modernes (téléphone, fax, puis internet, mais aussi des revues, journaux, etc) il est devenu possible pour les marchands de diffuser des offres sur ces vins « en réserve », d’abord à leurs meilleurs clients, puis plus largement au public.

En général, le particulier (vous et moi) achète une caisse d’un château « en primeur » en la payant au moment de la commande, sans la TVA ni les frais de transport car la marchandise n’est pas encore livrée. On obtient en échange un prix que l’on espère avantageux par rapport à celui qui sera en vigueur une fois le vin mis en bouteille. La TVA et les frais de port seront dus à la livraison, qui aura lieu fin 2013 pour le millésime 2011, par exemple.

Il est évidemment essentiel d’avoir une confiance absolue dans la personne qui vous vend un vin « en primeur ». Malheureusement, il existe quelques marchands peu scrupuleux qui semblent pratiquer une forme de vente « à découvert ». C’est-à-dire qu’ils vendent ce qu’ils n’ont pas encore acheté, en spéculant sur une stabilité des prix, voire sur une baisse future. Quand les prix « en primeur » montent fortement, comme cela a été le cas pour quelques millésimes récents (2005, 2009, 2010), ces marchands ont bien du mal à honorer leurs promesses de vente. 1855, un site internet bien en vue, est hélas coutumier du fait. Un grand dossier sur le sujet est apparu récemment dans la Revue de Vin de France, et le forum du site La Passion de Vin recueille plus de 100 pages de discussions liées à cette affaire. On y trouvera notamment des conseils sur la démarche à suivre en cas de problème mais le recourt à un avocat s’avère souvent nécessaire. A ma connaissance, un seul château a eu le courage et la correction (envers ses clients finaux) de refuser de vendre en primeur au site incriminé : il s’agit du Château Smith Haut Lafitte. Je ne comprends pas bien pourquoi des instances comme l’Union des Grands Crus ou le Syndicat des Crus Classés n’agissent pas plus fermement en condamnant ces pratiques et en demandant à leurs membres d’être plus vigilants quant à leur clientèle.

Heureusement, la majorité des entreprises qui vendent en primeur sont fiables et vous pouvez acheter chez eux en confiance. Sur internet, c’est notamment le cas du très recommandable Millésima. Mais si vous ne connaissez pas l’entreprise, renseignez-vous, surtout si la promesse semble très alléchante en matière de prix !

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