Château Caronne Sainte-Gemme, un air de Saint-Julien

Château Caronne Sainte-Gemme, un air de Saint-Julien

A n’en pas douter, la proximité de Château Caronne Sainte-Gemme de crus classés de Saint-Julien, en l’occurrence Château Lagrange et Château Gruau-Larose, y est pour quelque chose dans l’équilibre achevé de ses vins. Nanti d’une estimable reconnaissance lorsqu’il faisait partie des Crus Bourgeois, ce Haut-Médoc doit son style à un terroir dont les sols s’apparentent à ceux de ce voisinage prestigieux. Propice de ce fait au cabernet sauvignon, vecteur de droiture et de finesse, son vignoble privilégie ce cépage dans la pure tradition médocaine, tout en accordant au merlot la part qu’appelle un profil de vin avec du velouté et sans excès de structure. Cette heureuse alliance donne toute son allure aux vins du Château, où classicisme, élégance et énergie se fondent harmonieusement au profit d’une expression aimable dans sa jeunesse, mais qui gagne une insoupçonnable étoffe au vieillissement.

 

Un peu d’histoire

La culture de la vigne sur le territoire de l’ancienne paroisse de Sainte-Gemme est attestée par un acte officiel datant de 1648. Nous avons ainsi la première trace de ce qui était explicitement nommé le « vin de Caronne ». Un destin familial caractérise la propriété depuis son acquisition en 1900 par la famille Borie, qui se rendra célèbre par l’achat de Château Ducru Beaucaillou. Avec François Nony, c’est la quatrième génération qui est aujourd’hui à l’œuvre.

 

Un terroir

On peut dire que le terroir de Caronne Sainte-Gemme reprend la morphologie en terrasses et les sols graveleux du plateau Saint-Julien. D’ailleurs la commune de Saint-Laurent-Médoc, à laquelle il se rattache, comporte des parcelles classées en Saint-Julien. Ces graves, mêlées majoritairement de sables et répandues en profondeur, permettent un drainage naturel des sols et leur assurent une bonne régulation hydrique, y compris dans les années sèches. Elles favorisent en outre un enracinement profond de la vigne, tandis que leur abondance en surface, sous forme de gros galets, fait office de capteur de chaleur, un atout précieux quand la maturité est en jeu. A n’en pas douter, le lieu-dit Caronne recèle des vertus des grands terroirs médocains. Son exploitation suit d’ailleurs la tradition la plus exigeante, avec une densité de plantation très élevée (environ 10.000 pieds à l’hectare) et un travail strictement mécanique des sols.

Si le cœur du terroir est majoritairement de cette nature, il comporte par endroits des parties plus argileuses, en théorie plus propices au merlot. Cette configuration est d’ailleurs commune à tous les secteurs du Médoc, où l’unité des sols est relative, avec pour corollaire des adéquations cépages-sols imparfaites. Cependant, dans les plus récentes replantations, on a ici veillé à ce que chaque cépage le soit sur son terroir de prédilection.

 

Savoir-faire

Olivier Sèze, conseiller du domaine, résume le parti d’élaboration des vins de Caronne en des termes très éloquents : « ici, on ne cherche pas à faire des vins de concours mais des vins de repas ». Aussi, leur vinification obéit-elle au principe « d’une juste extraction pour une consommation précoce ». A une époque où la garde des vins n’est effectivement plus qu’une question académique, il ajoute opportunément que leur style « est dans l’air du temps (…) et joue davantage la subtilité que la couleur ou la matière ». Cela dit, une conception soignée prévaut dans leur vinification, sous forme de longues cuvaisons, tout comme dans le protocole d’élevage, où les vins séjournent en moyenne un an et demi en fûts. Cependant, à quelque stade que ce soit, les techniques restent en-deçà de leur potentiel d’action afin de préserver l’équilibre recherché. Ainsi, l’affinage des vins ne se fait que très partiellement en fûts neufs, à hauteur de 20 % de leur volume. De ce fait, le produit final n’est guère empreint des artifices procurés par le bois de chêne dans la force de son expression.

 

Au gré des millésimes…

En se référant aux 2014 et 2015, actuellement à la vente, on peut prendre la mesure d’un style sur deux années de nature très distincte. Réputée riche et exceptionnelle, la nature du millésime 2015 doit pourtant être nuancée, le vignoble bordelais ayant, par endroits, été touché par des pluies peu avant les vendanges. C’est ainsi le cas pour le vignoble de Saint-Julien, où les incidences des précipitations sont toutefois restées mesurées. En tout cas, le 2015 de Château Caronne Sainte-Gemme ne se ressent  pas de cet épisode pluvieux et présente une appréciable définition du fruit, exprimée dans une matière fine, qu’un profil élancé souligne avantageusement. A la source de ce caractère, le cabernet sauvignon joue là une grande partition et structure comme il se doit un ensemble promis à un bel avenir.

Année dite classique, d’une moindre générosité que sa suivante, 2014 a été globalement réussie, même si la prestigieuse appellation voisine n’a pas autant brillé que ses paires. Le secteur de Caronne n’a pas pâti de cette proximité, bien au contraire, puisque le produit du millésime apparaît ici comme une grande réussite, avec une expressivité du fruit telle qu’un aspect juteux s’en dégage et anime une texture raffinée, sur une sensation tactile.

Une dégustation de millésimes plus accomplis laisse apparaître les vertus d’un terroir dans des années atypiques, comme 2010 ou 2003. A chacune de ces occurrences, le vin de Caronne Sainte-Gemme affiche un équilibre sur la fraîcheur confondant, doublé d’une finition sans faille, jugulant à merveille l’opulence ou la générosité qualifiant ces années-là.

 

 

L’auteur de l’article :
Diplômé en histoire de l’art, Mohamed Boudellal est journaliste et consultant en vins. Il a écrit pour la presse spécialisée, principalement pour la Revue du Vin de France et d’autres titres comme L’Amateur de Bordeaux, Gault & Millau et Terre de Vins. Co-auteur dans l’édition 2016 du « Grand Larousse du Vin ».

Commentaire (1)

  • Talkthissisters

    Mohamed Boudellal, thanks a lot for the article post.Much thanks again. Fantastic.

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