Saint-Estèphe, grandeur et caractère

Saint-Estèphe, grandeur et caractère

Malgré sa proximité de Pauillac et ses célébrissimes premiers grands crus classés, Saint-Estèphe apparaît comme une appellation bien distincte, certes estimée mais un peu moins voyante, bien qu’avantageusement dotée en matière de terroir et riche de crus classés, et non des moindres. La notoriété de Saint-Estèphe a été scellée par le fameux classement de 1855, qui distinguait les châteaux les plus réputés du Médoc par la qualification de Grands Crus Classés. Cinq d’entre eux ponctuant la commune éponyme et celles limitrophes furent alors agréés, déterminant ainsi un périmètre géographique apte à donner de grands vins et dont la délimitation officielle sera fixée en 1936, date du décret fondateur de l’AOC. Hormis cette élite, bien d’autres domaines, qu’ils soient crus bourgeois ou sans statut particulier, viendront exploiter favorablement son territoire en faisant valoir les spécificités et la grandeur d’un terroir.

Sur la foi d’une dégustation exhaustive du millésime 2014, j’ai découvert parmi ces derniers toute une palette d’expressions harmonieuses et, pour certaines, dans le sillage des crus classés. Aussi, pour sortir des qualificatifs communs, immanquablement dépréciatifs (rustiques, solides, etc.), pour désigner les Saint-Estèphe, parlerai-je plutôt d’expressivité pour nuancer un portrait trop vite brossé. Il s’agit de vins savourant la fraîcheur et la maturité du fruit, tout en affichant de la tenue et présageant d’un bel avenir, sans forcer le trait. Tels me sont apparus bien des 2014, les références de mon propos.

 

Un terroir à part entière

Le vignoble de Saint-Estèphe est implanté sur des terrasses que l’érosion a transformées en croupes entrecoupées par des ruisseaux, appelée ici jalles ou esteys. Relativement étendues, ces croupes regroupent les aires de plusieurs châteaux, les plus vastes se trouvant au sud de l’appellation et le long de la Gironde, scandées respectivement par l’inénarrable sémaphore de Cos d’Estournel et le petit « hameau » constitué par l’édifice de Montrose. D’origine alluviale, les sols sont à dominante graveleuse, localement formés de cailloux, de graviers ou de galets, liés par des argiles ou des sables. Ces différentes textures permettent un bon drainage des eaux, un atout majeur quand il s’agit de réguler l’eau des pluies ici plutôt abondantes du fait d’un climat océanique. Plus substantielle qu’ailleurs dans le Médoc, la part d’argiles dont son terroir est pourvu avantage le merlot, dont les plantations représentent  40 % de l’encépagement total. La composition des vins le reflète en conséquence et détermine le profil volontiers étoffé, voire opulent, des expressions stéphanoises. La spécificité argileuse de Saint-Estèphe peut s’avérer un atout lorsque le millésime s’y prête. Ainsi en 2014, la maturité très tardive et complète des merlots a apporté richesse et fraîcheur, des qualités doublant l’aspect structuré conféré par de beaux cabernets ; au final une grande année avec un bon potentiel de garde, au gré du style des vins.

 

 

Millésime 2014, mes meilleures impressions

Je tiens ici à remercier l’ensemble des crus classés de Saint-Estèphe d’avoir accepté de présenter leur premier vin à une dégustation où pas moins de 39 châteaux avaient un représentant. Il va presque sans dire que les mieux titrés d’entre eux, les seconds crus classés, ont été à la hauteur de leur rang. Ainsi Château Cos d’Estournel affichait volupté et plénitude, tandis que Château Montrose dévoilait un style ambitieux d’inspiration plus classique. Le suivant dans la hiérarchie, Château Calon Ségur, signait un tout aussi grand vin en se prévalant d’une rare suavité. Clôturant ce cercle prestigieux, Château Cos Labory jouait avec brio la séduction d’un fruit mûr, tandis que Château Lafon-Rochet se démarquait par un raffinement rare compte tenu de la nature généreuse du millésime.

Voici, sans ordre de préférence, mes « morceaux choisis » d’une dégustation faite au siège du syndicat de l’appellation le 22 mai 2018. La plupart d’entre eux ont été ensuite dégustés dans les propriétés, confortant ma  sélection initiale. Cependant, la qualité globale était telle que, faute d’avoir pu les visiter, j’ai dû me résoudre à commenter brièvement, ci-après, d’autres crus pleins de mérite.

 

Château Tour des Termes

Dans un style accessible, il conjugue habilement et richesse et vivacité suivant un rendu élégant où le fruit joue une jolie partition, tandis que la structure se fait discrète.

 

Château Lilian-Ladouys

Propriété atypique par sa grande variété de sols, à la source du modelé avantageux de son produit, dont le goût pénétrant s’infiltre au cœur de tanins soyeux et les rend délectables.

 

Château Haut-Coteau

Ce domaine familial m’a enchanté par un vin au profil élégant, parfaitement équilibré, avec du fond et des tanins magistraux.

 

Château Phélan-Ségur

Ce château n’a pas failli à sa réputation de vin sûr avec un 2014 complet, d’un style puissant, bien constitué, avec de la concentration et savamment structuré.

 

Château La Haye

Il captive par sa distinction aromatique et ferait d’ailleurs un bel archétype de Saint-Estèphe raffiné, avec la juste matière, un fruit intense et généreux, et souligné d’une fine trame tannique.

 

Château Meyney

L’une des références de l’appellation qui le confirme brillamment par une expression pétrie de qualités, où j’ai surtout apprécié la précision du fruit, la fraîcheur de constitution et le fini exceptionnel des tanins.

 

Château Les Ormes de Pez

Merlot et cabernet sauvignon quasiment à parité ont concouru à une composition très réussie, avec de la rondeur et de l’étoffe, servie par fruit charmeur et une structure peu appuyée.

 

Château Tronquoy-Lalande

Elevé avec discernement, il retient par une texture fraîche et équilibrée à souhait, sublimant un fruit juteux et  s’exprimant au cœur d’un profil puissant et soyeux.

 

J’ai par ailleurs apprécié des vins abordables, jouant l’atout du fruit et relativement souples, ainsi Château Ségur de Cabanac et Château de Pez, ce dernier plus Saint-Estèphe par son côté puissant. Dans une conception différente, je situerais le célèbre Château Haut-Marbuzet, d’une structure serrée et prometteuse malgré une approche déjà séduisante. Dans les profils parfaitement agencés, j’ai relevé un florilège de qualités dans Château Capbern et noté un équilibre achevé dans Château Haut-Beauséjour. Sous le critère de l’élégance, Château Tour de Pez aurait une place de choix, tout en étant typé. Enfin, j’ai trouvé dans Château Le Boscq l’une des expressions les plus accomplies de ma dégustation.

 

 

L’auteur de l’article :
Diplômé en histoire de l’art, Mohamed Boudellal est journaliste et consultant en vins. Il a écrit pour la presse spécialisée, principalement pour la Revue du Vin de France et d’autres titres comme L’Amateur de Bordeaux, Gault & Millau et Terre de Vins. Co-auteur dans l’édition 2016 du « Grand Larousse du Vin ».

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