Ces épaves ont de la bouteille

Ces épaves ont de la bouteille

Le 6 juillet 2010, des plongeurs découvraient en mer Baltique, par 55 mètres de fond, dans les eaux territoriales du petit archipel finlandais autonome d’Aaland, une épave chargée de plus de 150 bouteilles de champagne. D’abord datée des années 1780, la cargaison remonterait finalement aux années 1830, ratant d’un poil le titre de plus vieux Champagne en état d’être bu (un Perrier-Joüet de 1825). Après expertise, il a été établi que les vénérables flacons provenaient de trois maisons, l’une disparue, Juclar, et deux autres toujours en activité, Veuve Clicquot et Heidsieck. Le miracle tient à leur très bon état de conservation qui s’expliquerait par une heureuse conjonction dans les eaux de la Baltique entre pression, température, obscurité, faible concentration en sel, vie végétative pauvre et résistance des bouchons.  Grüssner Cromwell-Morgan, œnologue bienheureuse qui a goûté à l’une de ces bouteilles, s’extasiait : « La robe est d’un or sombre, ambré. Le nez est très intense, avec beaucoup de tabac, mais aussi des raisins et des fruits blancs, du chêne et de l’hydromel. La bouche est vraiment surprenante, très sucrée, mais avec tout de même de l’acidité ». La qualité annoncée « exceptionnelle » des champagnes a aiguisé l’appétit des collectionneurs et le 3 juin dernier une bouteille de Veuve Clicquot atteignait aux enchères le prix record et extravagant de 30 000 euros…

Très médiatisée, la découverte est pourtant loin d’être unique dans l’histoire. En 1997, toujours dans la Baltique, une équipe de plongeurs suédois avait exhumé de l’épave de la goélette Jönköping coulée par une torpille allemande en 1916, une belle collection de Champagne Heidsieck Monopole du millésime 1907, « abondant en bulles et étonnamment jeune », ainsi que des tonneaux de Bourgogne et de Cognac, dont le bois avaient résisté à l’océan mais pas le contenu, décrit à l’époque comme « nauséabond et jaunâtre ». La même année, au large des côtes danoises, l’épave d’un navire anglais (Le Volturnus) coulé en 1919 livre son trésor : 9 bouteilles de Champagne Binet Fils & Cie 1911. Quatre ans plus tôt, dans la Manche, au large de Saint-Valery-en-Caux, 6 bouteilles de Champagne Mercier 1937 sont retrouvées dans une épave allemande de la dernière guerre. Emue, Laurence Mercier dégustera le champagne de son aïeul, notant ses parfums de chocolat, de café et cette impression acidulée d’agrumes.

Beaucoup de champagnes, ce qui peut s’expliquer par la solidité de leur mode de bouchage, mais pas seulement : en 1992, en Mer de Chine, un chasseur de trésor remontait des cales du Marie-Thérèse, naufragé en 1872, un lot important de Château Gruaud Larose 1865. Il y a quelques mois dans les Bermudes, 4 bouteilles « parfaitement bouchées » d’un vin toujours à l’étude ont été retrouvées sur l’épave d’un navire américain coulé en 1864.  Selon l’un des archéologues, il s’agit probablement d’un « vin blanc doux, peut-être un vin mélangé avec de l’alcool comme le Madère ». En 2006, des glaces du Pôle Sud émergeait une relique surprenante : des caisses de whisky abandonnées 100 ans plus tôt par l’explorateur britannique Ernest Shackleton. Plus extraordinaire, le commandant Cousteau a exhumé de la rade de Marseille, en 1952, les 7 000 amphores d’un navire naufragé il y a plus de 2 000 ans. Miraculeusement, l’une d’elles aurait conservé un vieux fond de « vin ». « Nous avons goûté avec dégoût le fantôme d’un vin de Campanie vieux de 2 200 ans » aurait déclaré à l’époque le commandant Cousteau.

Les mers n’ont pas livré tous leurs secrets, c’est une certitude, et on peut espérer d’autres belles découvertes, à condition qu’elles soient rendues publiques, ce qui ne va plus de soi étant donnés les prix atteints par ces vénérables flacons qui pourraient pousser les découvreurs à se faire très discrets.

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