Folie spéculative

Folie spéculative

Que représentent 1400 euros ? Le salaire mensuel moyen en France, le loyer d’un 4 pièces à Paris ou le prix d’une bouteille de Château Margaux 2005 ? Evidemment vous l’aurez deviné, il s’agit bien du prix d’une bouteille de Château Margaux 2005. Ce qui porte le centilitre de Margaux 2005 à 18,6 €, soit 20% plus cher que le cours actuel du gramme d’or… Otons le bouchon, la bouteille et l’étiquette, restent 1395 €. Enlevons les autres coûts de production, à la louche 20 € par bouteille, et la TVA, 230 €, restent 1145 €. Comment comprendre cette marge ? D’abord, il ne s’agit pas d’un prix départ propriété mais d’un prix revendeur, en fin de chaîne, qui dans le cas des grands bordeaux 2005 comporte beaucoup de maillons.

Depuis plusieurs siècles, les grands châteaux de Bordeaux ne vendent pas leurs vins en direct mais en confient la commercialisation à des négociants qui revendent à d’autres négociants, centrales d’achat, détaillants. Chaque année, en mars, a lieu la grande parade des primeurs qui réunit à Bordeaux acheteurs et journalistes : on goûte les vins du précédent millésime, pas toujours assemblés et, en tout cas, en cours d’élevage. Suite à ces dégustations marathons, la sentence tombe : si le millésime est seulement « bon » ou pire « classique », pas d’envolée des prix; si, par malheur, il est déclaré exceptionnel, c’est le début d’un insensé marathon haussier. En première tranche (il faut comprendre le premier prix fixé par le château), notre Margaux s’échangeait autour de 200 euros. Un an et demi plus tard, on le retrouve à presque 7 fois le prix ! C’est qu’entre temps, Parker et d’autres ont publié leurs notes, la réputation du millésime a encore grandi, les châteaux ont fixé des prix bien supérieurs à ceux de la première tranche, les acheteurs ayant raté le premier train ont pris le suivant en marche et une folie spéculative s’est mise en route d’un bout à l’autre de la chaîne, jusqu’au particulier. Quant au vin, lui, il dort toujours, à cette époque, dans le calme du chai, toujours pas mis en bouteille…

Après tout, me direz-vous, s’il s’agit vraiment de vins exceptionnels, dans un millésime exceptionnel, la rareté fait le prix. Mais ce qui est compréhensible (je veux dire intellectuellement: des prix pareils ne se justifient évidemment pas pour des denrées périssables issues du jus de raisins…) pour des vins confidentiels, la Romanée-Conti (6000 bouteilles) ou Le Pin (8000 bouteilles) par exemple, ne l’est plus forcément pour les premiers crus de bordeaux qui tirent à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires ! Et puis, il faut se méfier des millésimes trop tôt annoncés comme exceptionnels, comme ce 2003 qui ne tient pas toujours la route. Plus embêtant, quand la machine spéculative s’est enclenchée il est très difficile de la freiner : 2006 est un de ces millésimes dits « classiques », très correct mais sans comparaison avec 2005 et, pourtant, les prix de sortie étaient exagérément élevés. Et en fin de parcours on pourra s’offrir un Margaux 2006 au prix dérisoire de 550 euros la bouteille…

Ces dernières décennies, ce jeu de dupes prenait fin lorsque le marché saturé se cassait les dents sur un millésime un peu moins côté (comme le 2007 par exemple…) et sur des stocks devenus très encombrants chez les négociants. L’effondrement des cours clôturait ainsi le cycle avec pertes et fracas, en attendant le prochain. Mais la mondialisation et ses cortèges de nouveaux millionnaires ont considérablement élargi l’audience de ces vins, exportés à 95%. Et la planète compte assez de riches (on parle de 10 millions de millionnaires en dollars) en mal d’étiquettes et de signes extérieurs de richesse pour soutenir durablement des cours boursouflés.

Pour l’individu (économiquement) normalement constitué, qui peut néanmoins être amateur de grands vins, le rêve de s’offrir une de ces bouteilles s’éloigne un peu plus chaque jour; mais est-ce vraiment grave ? Pour être utile à la plupart de nos lecteurs, voilà un exemple de cave que l’on pourrait se constituer pour le prix d’une seule bouteille de Margaux 2005 :

  • 6 btls Arbois Savagnin du Domaine de La Pinte 2002
  • 6 btls Savennières La Roche aux Moines, Château Pierre Bise 2006
  • 6 btls Moulin à Vent, Les deux Roches, Domaine de Vissoux 2006
  • 6 btls Domaine Courbis Cornas Champelrose 2004
  • 6 btls Alsace Pinot Gris Vendanges Tardives, Domaine Pierre Frick 2001
  • 6 btls Champagne Veuve Devaux Ultra D
  • 6 btls Cahors, Château Cantelauze, Le Cotagé 2005
  • 6 btls Gaillac, Mauzac Nature, Domaine Plageoles
  • 6 btls Alsace Grand Cru Gewurztraminer Fromholz SGN, Domaine Ostertag 2006
  • 6 btls Saint-Emilion Château Jean Faure 2005
  • 6 btls Pouilly-Fuissé, Château des Rontets, Pierrefolle 2006
  • 6 Saint-Aubin rouge 1er Cru Domaine Larue Sur le Sentier du Clou 2005
  • 6 btls Côtes du Roussillon, Cuvée Tahi, Domaine Treloar 2006

Toujours envie d’un Margaux 2005 ?

 

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