Revue de livre : Le Goût et le Pouvoir

Revue de livre : Le Goût et le Pouvoir

Drôle de coïncidence que la sortie simultanée de 2 livres, l’un écrit par un cinéaste, amateur de vin, pourfendeur du « système Parker » ; l’autre par une ancienne collaboratrice du célèbre critique des Etats-Unis (celui qui n’accepte pas, lui-même, la critique). Cette semaine, nous vous présentons « Le Goût et le Pouvoir » par Jonathan Nossiter. La semaine prochaine, « Robert Parker, Anatomie d’un Mythe » par Hanna Agostini.

Le Goût et le Pouvoir, par Jonathan Nossiter (Grasset, 2007)

La première chose à dire sur ce livre, du cinéaste qui a « commis » Mondovino, est qu’il est effectivement beaucoup question de goût, mais très peu de pouvoir. Hormis quelques pages (au demeurant assez convaincantes) sur le journaliste espagnol Victor de la Serna et ses rapports ambigus avec Parker, on ne peut pas dire que Nossiter réussisse à établir un lien probant entre « goût » et « pouvoir », applicable au monde du vin. D’ailleurs comment le ferait-il ? Il y 140,000 producteurs de vins pour la seule France, par rapport à quelques dizaines pour la bière, et trois ou quatre pour les yaourts, par exemple. Autrement dit, l’industrie du vin (il n’aimerait certainement pas cet emploi du mot « industrie ») est si peu concentrée qu’elle est incapable, structurellement, d’exercer un véritable pouvoir sur nos goûts. Des luttes d’influence existent, bien entendu, comme dans toute affaire commerciale, mais parler du pouvoir dans ce contexte relève du fantasme paranoïaque !

Il existe, à travers le monde, bien plus de producteurs indépendants de vin de nos jours qu’à aucun moment du passé, et le nombre de publications, sur papier ou électroniques, qui traitent du sujet, ne cesse de se multiplier. Comment croire alors à une sorte de conspiration, une « mise au pas » de l’ensemble du monde des critiques par quelques obscures pressions venant des producteurs ? Le modèle économique de la presse du vin est certes déficient, en ce qu’il oblige des journalistes à accepter voyages et dégustations organisés à leur intention par des groupes de producteurs s’ils veulent ouvrir un peu leurs horizons. Mais cela ne fait pas d’eux nécessairement les « animaux domestiques » (le terme employé par Nossiter) de ces mêmes producteurs ! Je suis journaliste et critique de vin depuis 12 ans, et jamais une complaisance quelconque envers les vins de tel ou tel producteur, à la table duquel j’ai pu déjeuner ou dîner, ne m’a effleuré l’esprit. Sauf, évidemment, si les vins en question le méritaient de leur propre chef.

Mais Nossiter est ambigu et parfois hésitant dans son regard sur la presse du vin, car il est capable de sympathie envers certains de ses représentants, comme d’une haine féroce envers d’autres. Sa sympathie semble venir, en partie, d’une fréquentation amicale de tel ou de tel, autant que sa haine semble aller de pair avec une absence de connaissance réelle de la personne (ou du titre) incriminée. Dire, par exemple, que la Revue de Vin de France fonctionne sous la coupe d’une collusion entre annonceurs et journalistes me semble diffamatoire et à l’opposé de la vérité. Le nombre de lettres envoyées par des annonceurs, furibards contre les avis négatifs sur leurs vins publiés dans la revue, est là pour en témoigner. Ironiquement, les deux objets les plus notables de sa vindicte sont Robert Parker et Jancis Robinson. Car cette dernière fait partie des rares auteurs sur le vin à avoir publiquement mis en cause la prétendue « universalité » du goût de Parker, tant dénoncée par Nossiter lui-même. Il aurait pu choisir une autre cible !

Pour le reste, ce livre est construit un peu comme son film Mondovino, d’une longue série de digressions. Mais il se lit facilement et avec plaisir. Nous échappons aux chiens qui polluent le film ! Ses chapitres sur les dégustations, avec des transcriptions des paroles des participants, sont parfois un peu fastidieux mais démontrent bien l’extrême difficulté de communiquer sur une chose aussi personnelle et intime que le goût. Et ceux qui relatent les approches (via leurs paroles) de quelques vignerons de l’élite bourguignonne sont très intéressants. Mais, même ici, Nossiter n’échappe pas à ses contradictions, car les vins dont il est question, et qu’il encense comme représentant une sorte d’idéal d’une expression du « terroir », ne sont guère accessibles (ni par leur disponibilité, ni par leur prix) au plus commun des mortels. Il a beau fulminer contre des faiseurs de vins ordinaires qui n’ont pas ce goût « raffiné » qui évoque un lieu particulier, il n’a pas vraiment autre chose à y opposer qu’un élitisme subi. Car savoir d’ou vient un vin ne suffit pas à le rendre plaisant au goût des uns ou des autres, et les partis pris de Nossiter, souvent hésitants entre les vins « naturels » et le rejet sage d’un extrémisme qui pointe facilement le bout de son nez dans ce mouvement, ne sont pas très clairs.

Ce sont les chapitres sur quelques visites à Paris, chez des cavistes, des restaurants, et même un supermarché, pour essayer de cerner l’univers de la consommation du vin, qui offrent le plus de distraction au lecteur. Les arnaques de l’Atelier Robuchon, la sinistrose désincarnée d’un Auchan, et la finesse du jugement de l’auteur lorsqu’il arrive à modifier sa vision a priori de la boutique/restaurant Lavinia, constituent des points forts de ce livre qui est un périple vagabond et parfois agréable dans la France du vin contemporain. Mais ne prenez pas ce livre pour un essai sérieux, comme son titre pourrait vous le laisser croire !

Retrouvez ce livre sur www.athenaeumfr.com, la librairie du vin.

Le goût et le pouvoir

Auteur : Jonathan Nossiter

19,50€

 

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